Stress post-traumatique : comprendre une blessure invisible

Publié le | Stéphane Saison

Association APTE, image de pompier épuisé

Le stress post-traumatique ne se voit pas toujours. C’est peut-être pour cela qu’il reste si difficile à repérer et à comprendre. De l’extérieur, certains y voient encore une fragilité, une incapacité à tourner la page, ou une difficulté à « passer à autre chose ».

Mais on ne tourne pas la page d’un choc traumatique comme on ferme un livre.

Le stress post-traumatique n’est pas une faiblesse. C’est une blessure. Une blessure invisible, silencieuse parfois, mais bien réelle.

Je peux en parler parce que je l’ai vécu.

L’épreuve du feu — derrière l’uniforme

Association APTE, photo portrait de stéphane Saison en tenue de sapeur-pompier, Président de l'association APTEDepuis près de 40 ans, je porte l’uniforme avec fierté. Comme beaucoup de sapeurs-pompiers, j’ai appris à intervenir, à agir vite, à tenir debout dans des situations parfois extrêmes. Dans ces métiers de l’engagement, on apprend à mettre ses émotions de côté pour rester efficace. On avance, on enchaîne les interventions, parfois on serre les dents.

Mais derrière l’uniforme, il y a un cœur, des émotions. Il y a un être humain.

Au cours de ma carrière, j’ai été confronté à plusieurs accidents graves en service. Certaines blessures ont été visibles, d’autres beaucoup moins. Pendant trois ans après ce tragique incendie à Aubervilliers en 2003, qui a coûté la vie à un frère d’armes, j’ai continué à fonctionner. Je décalais en intervention, je travaillais, j’allais bien, enfin c’est ce que je croyais. Et puis un soir, le même cauchemar est revenu. Toujours le même. Je revoyais le Tas de gravats. Je sursautais au moindre bruit. Je ne dormais plus.

Ce que je vivais avait un nom. Je l’ignorais encore.

Une réaction normale à une situation anormale

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit le stress post-traumatique, ou TSPT « trouble de stress post-traumatique » comme un trouble mental pouvant apparaître à la suite de l’exposition à un événement traumatisant. Il peut se manifester par des reviviscences, de l’évitement, une hypervigilance, et perturber durablement la vie quotidienne. Selon l’OMS, on estime que 3,9 % de la population mondiale en a souffert à un moment donné de sa vie.

Il peut survenir après un événement unique et brutal — accident grave, agression, attentat, décès brutal d’un proche — ou se construire dans le temps, après une accumulation d’interventions éprouvantes, parfois banalisées, mais impossibles à intégrer.

Ce n’est pas une faiblesse de caractère. Ce n’est pas le signe que quelqu’un a mal réagi. C’est une réaction normale du cerveau à une situation anormale.

Quand l’événement ne passe pas

Après un accident grave, la vie reprend en apparence. Les jours, les semaines et les mois passent, les autres pensent que le plus dur est derrière. Mais à l’intérieur, tout est foudroyé. La blessure, elle, ne s’est pas éteinte.

Association APTE, illustration d'un stress post-traumatiqueDans mon parcours, il y a eu un avant et un après ce 25 août 2003. Pendant trois ans, j’ai fonctionné. Je décalais, je travaillais, tout allait bien en apparence.

Et puis un jour, sans prévenir, les cauchemars sont arrivés. Les crises d’angoisse ont suivi. Je ne dormais plus malgré la fatigue accumulée. Je ne me reconnaissais plus.

Je consulte pour une fatigue persistante et le verdict tombe : Stress post-traumatique.

Un mot. Deux secondes. Et soudain, tout ce que je traversais avait un nom.

La culpabilité, une autre forme de blessure

« Pourquoi cela s’est-il produit ? » « Aurais-je pu faire autrement ? » « Pourquoi suis-je encore là ? »…

Autant de questions qui, pour certaines, restent sans réponse encore aujourd’hui.

Après un événement traumatique, la culpabilité peut prendre une place immense. Même lorsque les faits disent que vous avez fait votre travail. Même lorsque les autres répètent que vous avez rempli votre mission.

Le cerveau, lui, ne l’entend pas toujours ainsi.

C’est l’un des aspects les plus douloureux du stress post-traumatique : il ne répond pas à la logique. Comprendre ne suffit pas toujours à guérir. La tête peut accepter ce que le corps, lui, refuse encore d’entendre.

Dans les métiers de l’urgence où la culture de l’échec n’a pas sa place, la culpabilité est souvent renforcée par le sens du devoir. Aucun professionnel, aussi engagé soit-il, ne peut tout prévoir. Aucun être humain ne peut contrôler l’imprévisible. Pourtant, cette évidence-là, on ne peut pas se la dire à soi-même. Il faut quelqu’un pour vous aider à l’entendre.

Savoir reconnaître les signes

Le stress post-traumatique ne se manifeste pas toujours immédiatement. Il peut apparaître plusieurs mois ou plusieurs années après l’événement traumatique.

Les manifestations sont variées et propres à chaque personne : troubles du sommeil, cauchemars, crises d’angoisse, irritabilité, hypervigilance. Certains revivent des fragments de l’événement comme s’ils appartenaient au présent. Dans mon cas, c’était cette image du tas de gravats, qui revenait sans cesse. Jour et nuit. L’hypervigilance s’installe. On surveille tout, on anticipe tout, sans jamais vraiment se sentir en sécurité. Ce n’est pas un choix, c’est un système intérieur bloqué en mode danger. Alors que d’autres s’éloignent progressivement de leur entourage sans comprendre pourquoi.

Dans tous les cas, quelque chose a changé. Et ce changement, on ne le choisit pas.

On ne vit plus vraiment. On fait semblant. J’avais l’impression d’être en état de mort psychologique.

Ce fut le début d’une longue traversée cathartique.

Ces phrases qui blessent

L’une des grandes difficultés du stress post-traumatique, c’est qu’il ne se voit pas. Une blessure physique est plus facilement comprise, car elle se montre, elle se mesure, elle se soigne. Une blessure psychique peut rester cachée très longtemps derrière une apparence solide.

Dans mon parcours, j’ai entendu souvent ces phrases sans doute bienveillantes comme : « Tu as eu de la chance. » « Il faut passer à autre chose. » « Ce n’est pas de ta faute. » « Tu es courageux. »

Inconsciemment, ces mots peuvent faire mal. Dire à une personne qui a frôlé la mort qu’elle a eu de la chance peut la renvoyer à une culpabilité immense. « Pourquoi eux et pas moi ? ». On n’oublie pas un traumatisme sur commande. On apprend, parfois, à vivre avec, mais cela demande du temps, de l’écoute, et un accompagnement adapté.

Être écouté, c’est important. Être entendu, c’est essentiel.

Ce que vivent aussi les proches

Le stress post-traumatique ne touche pas seulement la personne blessée. Il bouleverse aussi l’entourage, souvent sans que celui-ci comprenne ce qui se passe.

Association APTE, photo d'illustration d'un papa avec ses deux enfants dans les bras tristesLes proches voient les changements : le repli, l’irritabilité, les absences, les réactions disproportionnées. Ils peuvent voir de l’agressivité là où il y a de la peur, du désintérêt là où il y a de l’épuisement. La personne blessée, elle, se tait, se cache, pour ne pas inquiéter. Ou parce qu’elle n’a plus les mots et la force. Ou parce qu’elle a honte.

Mais ce silence isole. Et l’isolement aggrave. À tel point que j’étais devenu un véritable inconnu dans mon propre couple. Présent physiquement, mais absent de tout le reste.

C’est pourquoi l’accompagnement des familles fait partie intégrante du chemin de reconstruction. Elles ne sont pas de simples spectatrices. Elles subissent elles aussi l’onde de choc du traumatisme.

Et c’est souvent elles, ou un collègue attentif, une sentinelle formée en caserne, qui remarquent les premiers signes. Un regard bienveillant au bon moment peut tout changer, car plus la détection est précoce, plus la prise en charge est efficace. C’est tout le sens du travail de sensibilisation que l’association APTE mène auprès des familles et des pairs.

Demander de l’aide, c’est déjà reprendre appui

Dans mon propre parcours, plusieurs formes d’aide ont été nécessaires. Un suivi médical, un accompagnement psychologique, un traitement médicamenteux, puis une thérapie EMDR (reconnue par l’OMS et la Haute Autorité de Santé). L’écriture a également eu une place importante dans mon parcours de reconstruction. Elle m’a permis de poser des mots sur les maux qui me rongeaient de l’intérieur. Ce travail d’écriture s’est notamment prolongé à travers mes livres, dans lesquels je reviens plus en détail sur ce parcours de blessé et de reconstruction.

Le chemin a été long, parfois non linéaire. Des améliorations, des rechutes, des années difficiles. Les conséquences ne se limitent pas aux symptômes. Dans mon parcours, elles ont aussi touché ma vie familiale, professionnelle et personnelle : un divorce, un déménagement, une démission. Mais avec le temps, les images ont perdu de leur violence. Les nuits sont redevenues plus apaisées et j’ai repris goût à la vie.

Accepter de consulter, accepter l’idée de demander de l’aide, cela peut être difficile, surtout dans un milieu où l’on valorise la résistance et la capacité à tenir. Mais demander de l’aide ne signifie pas être faible. C’est même une force, car cela signifie reprendre sa vie en main au regard de ce que l’on traverse. C’est comprendre également que l’on n’est pas fou, et surtout que l’on n’est pas seul.

De mon parcours est née une conviction

Si je témoigne aujourd’hui, ce n’est pas pour raconter une histoire personnelle de plus. C’est pour aider à comprendre.

Comprendre que le stress post-traumatique n’est pas une faiblesse. Comprendre que les blessures invisibles existent. Comprendre que les mots peuvent soutenir ou blesser. Comprendre que les familles ont aussi besoin d’aide. Comprendre que demander de l’aide peut changer une vie.

C’est précisément le sens de l’association APTE : sensibiliser, prévenir, accompagner et rappeler que personne ne devrait rester seul face à ce type de traumatisme.

Car derrière chaque uniforme, il y a une personne. Et derrière chaque silence, il peut y avoir une souffrance.

Cet article a une vocation de sensibilisation. Il ne remplace pas un avis médical. En cas de souffrance psychique, de symptômes persistants ou d’idées noires, il est important de se rapprocher d’un professionnel de santé.

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