De l’épreuve à l’engagement : la naissance de l’association APTE

Publié le | Stéphane Saison

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Il y a des années qui reconfigurent une vie de fond en comble, sans prévenir et sans retour possible. Cette année, pour moi, c’est 2003. Une agression d’abord. Puis six mois plus tard, un effondrement qui a coûté la vie à un frère d’arme. Et au milieu de ce chaos, la naissance d’un fils. Le 25 août 2026, cela fera 23 ans depuis cette nuit d’été à Aubervilliers qui a tout changé, 23 ans depuis que Thierry n’est pas rentré. Je n’ai jamais été seul, la Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris a été présente à chaque étape de ma reconstruction et encore maintenant, près de 25 ans plus tard. Mais il manquait une voix particulière, celle de quelqu’un qui a vécu de l’intérieur ce que vivent les blessés psychiques. C’est ce manque que l’association APTE s’est donné pour mission de combler.

Tout a commencé en 2003

L’année 2003 aurait pu être une belle année. Mon fils Lucas venait de naître. Treize ans de Brigade derrière moi, une carrière bien remplie, une vocation intacte. Mais 2003 en a décidé autrement. En quelques mois, deux événements allaient changer durablement ma trajectoire, et poser, sans que j’en prenne conscience sur le moment, les premières pierres de ce qui deviendrait APTE.

La Courneuve, 23 février 2003

Ce dimanche soir, une intervention comme il en existe des centaines en Seine-Saint-Denis. Sauf que celle-ci ne se passe pas comme prévu. Ce que je vis ce soir-là est d’une violence soudaine, brutale, dirigée contre ceux qui viennent secourir et laisse des traces physiques visibles pendant longtemps. Et des traces invisibles dont je ne mesure pas encore l’ampleur.

Cette photo a été prise quelques heures après l’agression de La Courneuve, le 23 février 2003. Elle n’est pas affichée par défaut, son contenu pouvant heurter la sensibilité de certains lecteurs. Si vous souhaitez y accéder, cliquez ici.

Cette nuit est racontée en détail dans le livre : Le Tas, paru aux éditions Édilivre.

Impasse Péricat, 25 août 2003

Crédit photo : Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris

Six mois plus tard. Aubervilliers, 5h55 du matin. Un départ pour feu. Une adresse déjà connue. Ce qui se passe dans les minutes suivantes restera gravé pour toujours dans ma mémoire, dans celle de tous ceux qui étaient là ce matin-là, et dans l’histoire de la Brigade.

Un frère d’arme ne rentrera pas. D’autres en réchapperont de justesse, avec des séquelles qui redessineront leur vie entière. Moi, je m’en sors vivant, indemne physiquement. Et c’est précisément là que commence le plus long des combats.

Cette intervention, et tout ce qui s’ensuit, sont racontés dans Le Tas et l’épreuve du feu, parus aux éditions Édilivre. Deux livres écrits pour transmettre, au sens le plus concret et le plus humain du terme et dont l’intégralité des ventes est reversée à l’association APTE.

L’après, ce dont personne ne parle

Ce que le métier ne prépare pas, c’est l’après. Les semaines qui ressemblent à la normale. Puis les mois où quelque chose se dérègle, lentement, silencieusement. Les nuits qui deviennent des épreuves. L’entourage qui ne comprend pas, ou qui enjoint d’oublier. Le sentiment d’être seul face à quelque chose que personne autour de soi ne peut nommer.

Le diagnostic finit par tomber : stress post-traumatique. Suivi psychiatrique, traitement médicamenteux, procédures administratives. Un chemin long, épuisant, et souvent solitaire.

Je traverse tout ça, et grâce au soutien indéfectible de l’institution et de celles et ceux qui la composent, je m’en sors. Mais je retiens une chose : dans toute cette période, il m’a manqué une voix. Celle de quelqu’un qui aurait vécu la même chose et qui aurait pu me dire, simplement, « je sais ce que tu vis ». Encadrement, médecins, psychiatres, tout cela a existé, et sans eux je ne serais probablement pas là pour en parler. Mais il me manquait une voix que la médecine ne peut pas donner : celle de quelqu’un qui a vécu la même chose, et qui peut dire sans détour : je comprends, j’y suis passé.

Le déclic, novembre 2007

Quatre ans après l’impasse Péricat, deux sapeurs-pompiers de Paris meurent ensevelis dans un incendie à Paris XIXe. La scène ressemble à s’y méprendre à ce que j’ai vécu. Le lendemain, je reçois un appel.

On me demande d’aller apporter un soutien aux primo-intervenants de cet accident. Moi. Pas parce que je suis médecin ou psychologue, mais parce que j’ai vécu la même chose. Parce que les personnels impliqués ont besoin d’entendre quelqu’un qui a vécu ce qu’ils vivent.

J’accepte. Je reste en retrait, discret, disponible. Et ce matin-là, face à des hommes hagards qui n’arrivent pas à parler, quelque chose se confirme en moi avec une netteté absolue : le soutien par les pairs n’est pas un luxe. C’est une nécessité.

APTE, transformer l’épreuve en mission de vie

C’est de cette conviction, née dans la douleur et vérifiée sur le terrain, qu’est née l’association APTE. Une association fondée sur un principe simple : ceux qui ont traversé le feu sont les mieux placés pour accompagner ceux qui le traversent à leur tour. Non pas à la place des professionnels de santé, mais à leurs côtés. Dans cet espace que la médecine ne peut pas toujours occuper, celui de la parole entre pairs, de la reconnaissance sans explication, et du lien fraternel.

Les sapeurs-pompiers, gendarmes, policiers, primo-intervenants portent des charges invisibles que le système peine encore à nommer. L’association APTE est là pour les nommer, les accompagner, et construire progressivement les outils qui manquaient : sensibilisation, prévention, soutien par les pairs, et demain, un centre de réadaptation psychologique dédié.

« Cet article est aussi un hommage. Un hommage au Caporal Thierry Saganta, mort au feu le 25 août 2003 à Aubervilliers, dans l’accomplissement de sa mission. Il avait 20 ans. Vingt-trois ans ont passé. Son souvenir, lui, ne passe pas. Il fait partie de ceux qui nous rappellent chaque jour pourquoi ce travail est nécessaire, et pourquoi il ne peut pas attendre ». Stéphane SAISON, Président de l’association APTE.

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