Quand le trauma rentre à la maison
Publié le | Stéphane Saison
On ne laisse pas tout sur les lieux de l’intervention. Le plus souvent, ce qui reste s’efface avec le temps. Mais parfois, cela s’installe, et gagne le couple, les enfants, le quotidien de toute la famille. Cet article regarde ce qui se joue une fois la porte refermée.
Quand la mission continue autrement
L’intervention se termine. La garde ou la mission s’achève. On rentre chez soi, mais ce qui a été vécu ne s’arrête pas toujours au seuil de la porte.
Chez les sapeurs-pompiers, les forces de l’ordre, les militaires, les soignants et plus largement ceux qui interviennent auprès de personnes confrontées à la détresse, à l’urgence ou à des situations humaines difficiles, certaines expériences peuvent continuer à produire leurs effets bien après le retour à la maison.
Il n’y a pas forcément de récit, ni de grande scène. Parfois, le changement est beaucoup plus discret. Davantage de silences, une irritabilité inhabituelle, des nuits agitées, un regard absent, moins d’envie de partager certaines choses ou une impression de distance avec ceux que l’on aime.
Le trauma ne reste donc pas toujours cantonné à celui qui a vécu l’évènement. Ses effets peuvent aussi se faire sentir dans les relations et modifier progressivement l’équilibre familial.
Le coup… puis le contrecoup
Le psychiatre Patrick Clervoy, spécialiste du traumatisme psychique utilise une image particulièrement parlante, celle du coup et du contrecoup.
Le traumatisme frappe d’abord la personne directement confrontée à l’évènement, mais l’onde de choc peut ensuite se propager autour d’elle dans le couple, auprès des enfants, parfois jusqu’à la vie sociale ou professionnelle.
La littérature décrit notamment le stress traumatique secondaire, ou la traumatisation secondaire, pour rendre compte de certaines répercussions observées chez les proches de personnes traumatisées.
Le conjoint peut lui aussi devenir plus vigilant, dormir moins bien, s’épuiser ou adapter constamment son comportement aux réactions de l’autre. Non parce qu’il a vécu directement l’évènement opérationnel, mais parce qu’il vit quotidiennement auprès de quelqu’un qui en porte encore les effets.
Cette souffrance reste souvent difficile à reconnaître. Le proche peut penser qu’il n’a pas de raison d’aller mal, puisque ce n’est pas lui qui était présent lors de l’évènement. Pourtant, ce qu’il vit existe aussi.
Quand quelque chose a changé
Le syndrome de Lazare, décrit par le psychiatre Patrick Clervoy, permet de comprendre un autre aspect du retour après un traumatisme.
La personne qui revient peut ne plus être tout à fait celle qui est partie, tandis que son entourage attend naturellement de retrouver celui ou celle qu’il connaissait auparavant. Un décalage peut alors s’installer, car l’un a traversé quelque chose que les autres n’ont pas vécu, et chacun essaie ensuite de retrouver sa place.
Dans le couple, cela peut se traduire par de l’irritabilité, du repli, une difficulté à partager ses émotions, un évitement de l’intimité ou, pour le conjoint, l’impression de devoir constamment surveiller ce qu’il dit et ce qu’il fait de peur d’aggraver la situation.
Les rôles peuvent également évoluer. L’un prend progressivement davantage en charge la maison, les enfants et le quotidien, tandis que l’autre se retire.
Ce décalage ne signifie pas nécessairement que le lien affectif a disparu, mais il peut traduire une difficulté à continuer à être ensemble comme avant.
Stéphane Saison a lui-même traversé ces épreuves suite à la perte d’un frère d’armes sur intervention. Cette traversée qu’il qualifiait à l’époque de « cathartique » lui a coûté un divorce, un déménagement et une démission. Il en parle plus longuement dans ses livres, non pour revenir sur son histoire, mais pour éclairer, de l’intérieur, ce que vit une famille quand le trauma s’installe à la maison.
Il se souvient de ces nuits où son traitement l’assommait au point que sa femme devait le porter jusqu’au lit. Il n’en gardait aucun souvenir et découvrait ce qui s’était passé le lendemain matin. Il se souvient surtout d’être devenu un véritable inconnu dans son propre couple, sans même s’en rendre compte sur le moment. Son entourage le trouvait changé. Il l’était.
Deux silences qui se protègent mutuellement
Chez les primo-intervenants, le silence n’a pas toujours la même origine. Parfois, les mots manquent. Parfois, on préfère se taire pour ne pas inquiéter. L’expérience professionnelle peut aussi apprendre, avec le temps, à contenir ce que l’on ressent pour continuer à agir.
Chacun peut ainsi décider de se taire pour se protéger mutuellement et, sans le vouloir, laisser une distance s’installer dans le couple.
Vouloir faire parler à tout prix n’est pas forcément la réponse la plus adaptée. Être présent, partager un moment simple ou continuer à faire les choses ensemble peut suffire à maintenir le lien.
Dans certaines familles, le conjoint peut progressivement devenir, souvent malgré lui, un aidant. Sans formation ni mode d’emploi, il apprend au fil des besoins à soutenir, organiser le quotidien, protéger les enfants et anticiper certaines réactions. Cet accompagnement des aidants manque encore cruellement, et c’est une des raisons pour lesquelles APTE y consacre une place à part entière.
Les enfants ressentent ce qu’on ne leur explique pas
Les enfants ne connaissent généralement pas ce qui s’est passé pendant une intervention ou une mission. Mais ils perçoivent les changements. Ils remarquent le ton, les silences ou un parent présent mais moins disponible émotionnellement. Certains deviennent très sages pour ne pas déranger, d’autres s’agitent ou se replient.
Il ne s’agit pas de leur raconter les détails d’un évènement qu’ils n’ont pas à porter, mais ne rien expliquer peut les amener à construire leur propre interprétation. Des mots simples suffisent pour expliquer que le parent traverse une période difficile, qu’il cherche à aller mieux et que l’enfant n’y est pour rien.
Construire l’après
Après une blessure psychique, l’objectif n’est pas nécessairement de retrouver exactement la personne, le couple ou la famille d’avant, mais de retrouver un nouvel équilibre.
Ce sont souvent les petits gestes qui comptent, comme garder un rituel, reconnaître les efforts de l’autre, laisser une discussion attendre si besoin, ou simplement rester présent sans chercher à tout réparer d’un coup.
Accompagner une blessure psychique, c’est donc aussi regarder ce qui se passe une fois la porte refermée. Parce que derrière chaque primo-intervenant, il y a parfois un conjoint, des enfants, des proches qui cherchent eux aussi à comprendre ce qui a changé et à retrouver leur place.