La virilité comme armure et comme piège

Publié le | Stéphane Saison

Description de l'image non renseignée.

Tenir. Ne pas flancher. Ne jamais montrer sa peur.

Ces injonctions, vous les avez parfois intégrées si tôt qu’elles semblent naturelles. Elles ne sont pas nées avec vous. Elles se sont construites, patiemment, collectivement par l’éducation, le groupe, les modèles auxquels on s’identifie, ou certains environnements professionnels.

Chez les primo-intervenants, cette capacité à tenir est une vraie ressource. Agir malgré la peur. Garder la tête froide. Continuer malgré la fatigue. Rester fiable pour celui qui est à côté. C’est une armure.

Le problème n’est pas de l’avoir apprise. Le problème commence quand on ne sait plus l’enlever.

Apprendre à tenir

On ne devient pas pompier, policier, militaire en apprenant seulement des gestes, on apprend une posture. Comment se tenir, parler ou réagir, mais aussi ce que l’on montre ou ce que l’on garde pour soi.

L’anthropologue Jeanne Teboul l’a décrit chez les jeunes recrues militaires. Le corps, le langage, les rites et l’appartenance au groupe construisent une nouvelle identité. Les cultures diffèrent d’un métier à l’autre, mais l’attente est proche. Continuer d’agir quand la situation devient dure.

Aubervilliers, 25 août 2003. Un bâtiment en feu s’effondre sur mon équipe. Un jeune sapeur de vingt et un ans y perd la vie. Je m’effondre en larmes sur l’échelle. Quelques instants plus tard, le chef de garde me tape sur l’épaule : « Stef ! Il faut y aller ! » Je remets mon casque et je retourne vers le tas de gravats.

Stéphane Saison, fondateur et Président d’APTE, d’après le Tas.

Cette capacité est nécessaire, voire indispensable. Quand une victime attend, quand un collègue est en difficulté, quand il faut décider en quelques secondes, on ne peut pas s’arrêter sur ce que l’on ressent.

On agit d’abord. On verra après, et c’est parfois cet « après » qui devient compliqué.

Quand une qualité devient une identité

Courage, endurance, maîtrise de soi, résistance à la douleur, sont autant de qualités qui ont longtemps été associées à la virilité masculine. Dans les métiers opérationnels, elles répondent aussi à une autre réalité, celle de savoir fonctionner dans des situations que beaucoup ne rencontreront jamais.

À force, une différence s’efface. Il ne s’agit plus de savoir tenir quand la mission l’exige, mais il faut être celui qui tient. Toujours.

Et tout ce qui était d’abord une compétence peut finir par devenir une obligation intérieure.

« Je dois pouvoir gérer ça seul »

Ce n’est pas une impression, car dès 1999, Georg Pieper et Andreas Maercker relevaient que certains hommes de la police, des pompiers et des secours acceptaient mal l’aide psychologique après un évènement traumatique. Ils pointaient un idéal d’autonomie et de résistance, où l’on ne montre ni peur, ni impuissance, ni souffrance.

En 2021, en Pologne, 135 sapeurs-pompiers professionnels ont répondu à des chercheurs. Les plus attachés à la dureté et au statut présentaient plus de symptômes post-traumatiques et se sentaient moins soutenus.

Une étude ne dit pas ce qui cause quoi, mais nous le voyons auprès des primo-intervenants que nous accompagnons chez APTE. Celui qui doit tout porter seul peut finir par ne plus rien dire. Stéphane Saison l’a vécu après l’accident qui a coûté la vie à un de ses frères d’armes à Aubervilliers. Il s’est progressivement isolé du groupe. La force qui l’avait fait tenir l’enfermait.

C’est de ce parcours qu’est née l’association APTE.

Ce que l’armure interdit

Dire : « Cette intervention ou cette mission m’a touché. » « J’ai eu peur. » « Je dors mal depuis quelque temps malgré la fatigue. » « Je n’arrive plus à faire comme avant. »

Sur un écran, ces phrases semblent banales, mais elles le sont beaucoup moins quand on a passé des années à être celui sur qui les autres comptent.

Trois ans après Aubervilliers, le diagnostic tombe : trouble de stress post-traumatique. Entre-temps, Stéphane Saison vivait ses troubles comme une faiblesse.

La difficulté touche à l’identité : « Si je reconnais que je suis atteint, suis-je encore celui que je pensais être ? »

C’est là que l’armure devient un piège. La maîtrise nécessaire pendant l’intervention se transforme en obligation de rester invulnérable après. Ce n’est pas la même chose.

Le regard du groupe

Une synthèse de 2022 a réuni 24 études sur les professionnels des services d’urgence exposés à des évènements traumatiques. Les freins à la demande d’aide qui en sont ressortis sont : la stigmatisation, la crainte des conséquences professionnelles, le manque de confiance dans certains dispositifs, une culture où la vulnérabilité paraît incompatible avec l’image du métier. Plusieurs études parlent d’une culture du « deal with it » : encaisse et continue.

À l’inverse, les milieux qui favorisent la parole et le soutien entre pairs semblent faciliter la demande d’aide.

Le silence n’est donc pas qu’une affaire individuelle, car le collectif peut également apprendre à cacher. Il peut aussi apprendre qu’on peut parler sans perdre sa place, ni ses compétences.

Le collectif est aussi une ressource. L’humour noir, les discussions entre collègues, les rituels de retour, les repas en commun, quelques mots après une intervention. Tout cela aide à retrouver quelque chose de normal après une situation qui ne l’était pas. Certains préfèrent parler à quelqu’un qui connaît leur univers. Un regard suffit, entre ceux qui ont vécu la même chose.

C’est ce que nous vivons chez APTE, dont les membres fondateurs sont tous deux sapeurs-pompiers. C’est notre point fort, et c’est ce que cherchent les primo-intervenants qui nous contactent. Quelqu’un qui connaît le terrain de l’intérieur. Ils n’ont pas à expliquer l’urgence, le retour, la blessure ou un silence. Cela ouvre la porte, mais ne remplace pas les soins. Cela aide à y aller.

Le problème apparaît quand ces soupapes ne suffisent plus, ou quand elles deviennent le seul endroit où ce qui a été vécu peut exister.

Quand l’armure devient trop lourde

Elle a servi. Elle a permis de partir en intervention ou en mission malgré l’appréhension, de rester concentré quand tout s’accélérait, de rassurer une victime sans l’être soi-même, de continuer quand la fatigue ou l’horreur auraient pu faire vaciller.

Mais une armure faite pour l’urgence n’est pas faite pour être portée partout. Encore moins à la maison, avec votre conjoint, vos enfants, la nuit, quand vous essayez de dormir, parfois même des années après une mission.

Dans Le Chevalier à l’armure rouillée, Robert Fisher raconte l’histoire d’un chevalier si habitué à son armure qu’il ne peut plus l’enlever. Ce qui le faisait paraître fort le sépare des autres et de lui-même. Le conte ne lui reproche pas de l’avoir portée.

Dans notre projet fondateur, nous l’avons formulé ainsi :

« Lorsque le trauma survient, l’individu n’a pas seulement à surmonter sa souffrance, il doit également affronter l’idée même que souffrir est une faiblesse, que consulter est une trahison de ce qu’il est devenu. »

Pour beaucoup, demander de l’aide n’est pas seulement reconnaître que quelque chose ne va pas, c’est avoir l’impression de remettre en cause toute une identité : « Moi qui ai toujours tenu, pourquoi est-ce que je ne tiens plus? »

Ce n’est pas qu’une question de volonté

Une étude de 2026 auprès de 102 primo-intervenants masculins (policiers, pompiers, urgences médicales) apporte une nuance. Parmi ceux qui ont répondu à la question, 22 % disent avoir déjà caché, ou peut-être caché, une information importante à un professionnel de santé, mais les normes masculines n’expliquent pas tout. Le manque de temps et la méconnaissance des ressources pèsent aussi.

Il serait trop simple de conclure que « les hommes ne veulent pas parler ». L’identité professionnelle, l’image de la force, la peur du jugement, l’organisation du travail, l’accès aux dispositifs, la confiance envers celui qui écoute, tout joue.

C’est aussi pour cela que nous préparons notre plateforme digitale qui réunira dans un même espace des ressources, des parcours personnalisés, des webinaires, des rencontres en visioconférence et la possibilité d’être mis en relation avec un expert.

Parler ne suffit pas toujours, encore faut-il savoir où aller : un numéro à composer, un dossier à remplir, un rendez-vous à obtenir. Chacune de ces démarches peut décourager celui qui hésite déjà à demander de l’aide. C’est tout l’enjeu de cette plateforme : réunir en un même endroit les ressources et les possibilités d’accompagnement, pour rendre les demandes d’aide plus simples et éviter qu’elles ne deviennent un véritable parcours du combattant administratif.

La même armure, autrement

Parler de virilité ne signifie pas parler uniquement des hommes. Les femmes qui travaillent dans des milieux historiquement masculins peuvent intégrer les mêmes codes. Ne rien laisser paraître, supporter plus pour ne pas passer pour fragile, cacher qu’une intervention les a atteintes, prouver qu’elles encaissent autant que leurs collègues masculins.

L’armure n’est pas réservée qu’aux hommes. Cette pression ne prend évidemment pas la même forme chez toutes et tous, mais elle peut conduire au même résultat. Celui de considérer qu’avouer une difficulté risque de remettre en cause sa légitimité professionnelle.

Garder la force, déposer le reste

Rien de tout cela n’oblige à renoncer à ce que ces métiers ont construit. Le courage reste du courage. La solidarité reste une force. L’endurance, la loyauté envers le groupe, la capacité d’agir sous pression restent des ressources toute une vie.

Il ne s’agit pas de casser l’armure. Il s’agit de reconnaître quand elle est encore nécessaire. Tenir quand il faut et savoir qu’on peut être solide et atteint. Courageux et inquiet. Fiable pour les autres, et pourtant avoir besoin d’un appui. Ces réalités ne s’annulent pas.

Stéphane Saison a mis du temps, mais il a fini par demander de l’aide. Il a été accompagné et a pu déposer ce qu’il portait. Ce chemin existe. C’est aussi cette expérience qui guide aujourd’hui l’engagement de l’association APTE auprès des primo-intervenants.

La question n’est plus : « Suis-je encore assez fort ? », mais « Ai-je encore besoin de me protéger de cette manière aujourd’hui ? ».

Rien ne s’effondre lorsque l’on dépose l’armure. On ne capitule pas. On cesse simplement de la porter là où elle n’est plus nécessaire.

Si ces lignes vous parlent, commencez par un collègue de confiance, ou écrivez-nous.

Pour en savoir plus

Stéphane Saison raconte l’intervention d’Aubervilliers et l’après dans le Tas et L’Épreuve du feu (Édilivre), ainsi que dans le chapitre « L’ombre du tas » de Dans le feu de l’action (Éditions Solar).

Description de l'image non renseignée.