Après la dernière mission
Publié le | stéphane Saison
On attend parfois la retraite pendant des années, mais lorsque la dernière mission est passée, il faut encore apprendre à vivre sans l’alerte, sans le collectif, sans l’uniforme. Et parfois avec tout ce que le métier a laissé derrière lui.
Après la dernière mission
Pendant des années, le rythme est dicté par les gardes, les appels, les missions d’urgence et le collectif. Il y a toujours quelque chose à faire, une place à tenir, une responsabilité à assumer et une intervention à réaliser. Puis un jour, cela s’arrête.
Plus d’alerte, plus de mission, plus d’équipe qui attend, plus de rythme imposé par l’urgence. L’agenda se vide et, avec lui, une partie des repères construits pendant parfois trente ou quarante ans.
La retraite est souvent attendue comme un repos mérité. Et elle peut l’être. Mais pour certains anciens primo-intervenants, elle ouvre aussi une période beaucoup moins simple qu’on ne l’imagine.
Le calme après la tempête
Le quotidien opérationnel impose un rythme particulier et exigeant. Il faut être disponible, réagir vite, décider souvent dans l’urgence, s’adapter. Le corps apprend lui aussi à passer du calme à l’action en quelques secondes, à rester vigilant et à anticiper ce qui peut arriver.
Lorsque cette stimulation disparaît, le calme peut être agréable au début, mais il peut aussi rapidement devenir étrange.
Certains anciens primo-intervenants racontent cette sensation de ne plus savoir quoi faire de leurs journées, de chercher constamment une activité ou de supporter difficilement l’absence de rythme.
Dans ce contexte, ce n’est pas forcément l’adrénaline que l’on regrette, mais parfois simplement le sentiment d’être immédiatement utile.
Pendant des années, quelqu’un comptait sur vous : une victime, un collègue, une équipe, parfois toute une population. À la retraite, cette utilité ne disparaît pas, mais elle doit se reconstruire autrement.
Et bien souvent, ce qui manque le plus n’est pas seulement le travail, mais l’appartenance à un groupe qui possède ses habitudes, son langage, ses plaisanteries, ses souvenirs et parfois ses silences. Certaines expériences n’ont même pas besoin d’être racontées entre collègues. Un regard suffit, parce que les autres savent. La famille est présente, les amis aussi, mais ils n’ont pas nécessairement vécu les mêmes choses.
Le poids des années n’efface pas tout
Pendant des années, une mission en chasse une autre. Il faut repartir, rester disponible, assurer sa place et continuer à s’occuper des autres.
Certaines expériences difficiles finissent alors par être mises de côté. Pas forcément oubliées, simplement rangées quelque part, parce qu’il faut continuer.
Puis le rythme ralentit. Les sollicitations diminuent. Il y a davantage de temps, et parfois davantage d’espace pour ce qui avait été tenu à distance jusque-là.
Des images, des visages, des lieux ou certaines scènes peuvent alors revenir. Non parce que la retraite crée le traumatisme, mais parce que l’action a permis, pendant des années, de maintenir certaines choses à l’arrière-plan.
Une situation vécue vingt ou trente ans plus tôt peut ainsi refaire surface sans crier gare et avec une précision inattendue.
Stéphane Saison en a lui-même fait l’expérience. Lorsqu’il a écrit ses livres plus de vingt ans après certaines interventions, il a retrouvé des scènes, des lieux, des gestes et des détails restés étonnamment présents. Comme si certaines situations, pourtant anciennes, n’avaient jamais été complètement effacées de sa mémoire.
Le temps écoulé depuis un évènement ne dit donc pas, à lui seul, ce qu’il en reste.
Quand le métier ne définit plus le quotidien
Lorsqu’on a passé une grande partie de sa vie à se définir aussi par son métier, sa fonction ou sa mission, la retraite peut obliger à regarder autrement la place que l’on occupait jusque-là.
On a été pompier, policier, gendarme, ou militaire. On appartenait à un groupe, à une institution, à un collectif avec ses codes, ses habitudes, ses responsabilités et ses repères.
Puis un jour, le présent devient le passé : « je suis » devient « j’étais ».
Seule la conjugaison change, mais derrière elle, c’est parfois toute une identité qui doit trouver une nouvelle place.
Le métier a transmis des compétences, des valeurs, des rencontres et un sentiment d’utilité. Il a aussi façonné une manière de regarder le monde, le danger, l’urgence, les autres et parfois même de se regarder soi-même.
Alors que reste-t-il quand le quotidien n’est plus organisé autour de la mission ?
Beaucoup de chose, probablement, mais autrement.
Il ne s’agit pas d’effacer ce qui a été vécu, ni de tourner la page comme si plusieurs décennies pouvaient disparaître avec le dernier jour de travail. Comme le trauma ne s’arrête pas toujours au seuil de la maison, le métier ne s’arrête pas forcément non plus au seuil de la retraite. Il s’agit plutôt de trouver comment poursuivre l’histoire, avec tout ce que cette vie professionnelle a construit, sans être obligé de rester dans le même chapitre.
Quand l’engagement prend une autre forme
Pour certains, l’après-carrière passe par l’engagement associatif, la transmission, le volontariat, le sport, la famille ou de nouveaux projets. Autant de façons de retrouver une place, un rythme, un sentiment d’utilité autrement.
Pour d’autres, cela demande davantage de temps. La retraite peut aussi créer un espace pour regarder certaines blessures que l’activité, le rythme des missions ou les responsabilités avaient jusque-là maintenues à distance.
Demander de l’aide dix, vingt ou trente ans après un évènement ne signifie pas que vous êtes devenu faible, ni qu’il aurait fallu le faire plus tôt. Bien au contraire, cela signifie simplement que quelque chose peut être entendu aujourd’hui, avec les ressources et le recul du moment. Et il n’y a pas d’âge pour cela.
Chez APTE, les prises de contacts d’anciens primo-intervenants rappellent une réalité simple. Les blessures psychiques ne prennent pas leur retraite le jour où la carrière s’arrête. Mais l’histoire, elle non plus, ne s’arrête pas ce jour-là.
La fin de carrière marque la fin d’un cadre, d’un rythme, parfois d’une identité professionnelle très forte. Elle peut aussi ouvrir un autre temps, celui où l’expérience acquise, les valeurs, les compétences et ce qui a été traversé trouvent une nouvelle place.
Il ne s’agit pas de remplacer ou d’effacer l’utilité d’avant. Il s’agit d’en construire une autre.